Nov 122011
 

Pourquoi les Oppenheimer ont-ils mis fin à leur mainmise de 94 ans sur la plus grande société minière de diamants au monde pour se mettre à l’agriculture en Afrique ? Et pourquoi l’Anglo-American était-elle prête à payer à son fondateur 5 milliards de dollars pour augmenter de 40% sa participation dans la De Beers?

La De Beers, le principal gagne-pain des Oppenheimer, est en état de siège depuis 10 ans, accablée de dettes. Ses revenus jouent au yoyo depuis 1990, les affaires étant devenues beaucoup plus cycliques dans le secteur du diamant ces dernières années.

Lors de la crise de 2007-2009, par exemple, alors que le prix du diamant s’effondrait, la De Beers avait une dette quasi-constante d’à peu près 4 milliards par an. Un retour à la situation de solde positif de 1,35 milliards, tel que la compagnie l’a connu pour la dernière fois en 2000, semblait mission impossible.

Le conseil d’administration de l’Anglo-American, qui détient 45% de la De Beers jusqu’à ce que la nouvelle vente soit approuvée par les instances de régulation, trouvait que le président de la De Beers, Nicky Oppenheimer, ne jouissait pas de la même autorité personnelle que son grand-père pour sortir la société de la spirale de la dette. Ils ne croyaient pas le fils de Nicky, Jonathan, plus à même de conduire la De Beers vers un avenir meilleur.

L’Anglo servait de banque aux Oppenheimer, injectant d’immenses sommes (à hauteur de la moitié de la dette selon l’état des emprunts consigné dans leurs rapports financiers) juste pour assurer des liquidités. Tony Trahar, le P-D G de l’Anglo au début des années 2000, a négocié des emprunts à des taux d’intérêt avantageux pour les banques. Mais les actionnaires étaient frustrés par le manque de rentabilité de la branche diamants. « C’était le canard boiteux parmi les holdings de l’Anglo », affirme un ancien membre du conseil d’administration.

Alors, quand Cynthia Carroll a pris les rênes en 2007, elle a reçu comme mission de « rompre ce moule sentimental ».Des témoins disent que cela «énervait» Carroll et les actionnaires de secourir sans arrêt les Oppenheimer sans avoir l’entier contrôle de l’activité diamants.

En  2008 et 2009 la dette nette de la De Beers atteint un sommet, à plus de 11 milliards de dollars, et il a été décidé de ne verser aucun dividende. La situation s’est améliorée en 2010 mais fin juin la dette s’élevait encore à 6,8 milliards. Cependant la dette nette de De Beers a diminué de 2,5 milliards en 2010  et se monte à environ 1,2 milliards aujourd’hui. « Voilà 4 ans que Cynthia cherche à éliminer Nicky » dit le consultant minier de Cadiz, Peter Major.

A l’époque on était en pleine crise financière et cette semaine des proches de la famille Oppenheimer ont informé le Mail and Guardian que la sœur de Nicky, Mary Slack, exerçait une pression sur lui pour le pousser à vendre.

Réduire leur participation”
Depuis des années les Oppenheimer réduisent lentement leur participation dans l’Anglo. En 2006 ils ont vendu 1,13% de la compagnie à la China Vision Resources du milliardaire Larry Yung pour un montant d’environ 803 millions de dollars. L’année dernière ils ont encore vendu pour 102 millions de dollars d’actions de l’Anglo. La famille détient encore environ 2% de l’Anglo.

«  Nicky a 66 ans et recevoir des ordres de Carroll ne l’amusait plus du tout. Il n’a pas réussi à faire nommer Jonathan à la présidence car le CA estimait que ce dernier ne faisait pas le poids » a déclaré ce proche de la famille.

« Mais Nicky jouait également serré car il savait qu’il n’arriverait pas à négocier un bon prix avec l’Anglo-American. Jamais il n’aurait accepté de vendre les bijoux de famille en 2008-2009 quand le prix du diamant était au plus bas. En juin le prix était devenu fou, au plus haut, donc il a bien servi les intérêts de la famille. »

En 2003 les diamants représentaient 20% des revenus de l’Anglo (avant impôts). Mais en 2009 ce pourcentage est tombé à pratiquement 0%.
Le prix des diamants bruts, qui avait atteint un niveau record au milieu de l’année 2008, a baissé de 30 à 40% l’année suivante, avant de remonter de 40 à 45%  en juin de cette année. Actuellement les prix moyens ont baissé de 15% par rapport au pic de juin.

Selon Major, « les marges sont moins importantes qu’autrefois et les prix bas sont plus bas qu’autrefois ». « Les temps changent, il y a de la concurrence. Des pays comme la Russie, le Canada, l’Australie, l’Angola ou le Botswana veulent participer davantage et l’Anglo perd des parts de marché. »

Il est logique que les Oppenheimer se désengagent des diamants —au sommet de son prix. Même Nicky a reconnu dans un entretien avecMoneyweb :”Il faut avancer et c’est le moment de regarder vers l’avenir et de réfléchir à tout ce qu’on pourra faire d’excitant en Afrique.”

Mais qu’y a-t-il d’excitant pour l’Anglo dans cette affaire ?

L’Anglo-American est une société minière diversifiée dans les matières premières -en vrac ou précieuses-, mais centrée sur le minerai de fer, le charbon, le cuivre, le nickel et le platine. Donc acheter le contrôle de la De Beers –les 15% restants  étant détenus par le gouvernement du Botswana—semble représenter un changement de stratégie.

Mais les analystes croient que si l’Anglo prend le contrôle d’une unité de production, les diamants pourraient représenter de 12 à 13% de ses revenus.

«  Je ne pense pas que l’Anglo ait payé trop cher » dit Major. « Avec le contrôle elle peut mettre de l’ordre dans ses holdings et s’assurer qu’elle gère bien ses avoirs. Cela s’appelle avoir la maîtrise de la trésorerie. A l’heure actuelle, avec 45%, elle ne touche que des dividendes aléatoires alors que la De Beers et le gouvernement du Botswana empochent les vrais bénéfices. L’Anglo ne trouvait pas cette  situation satisfaisante. »
Le portefeuille stratégique de l’Anglo-American

Carroll a toujours dit que les diamants faisaient partie du portefeuille stratégique de matières premières de l’Anglo. Au moment de rendre public l’accord, elle a informé les media que les perspectives de l’industrie du diamant étaient excellentes, avec une demande en hausse de la part de la Chine et d’autres pays d’Asie qui dépasserait l’offre dans les dix années à venir. Elle précisait que presque toutes les mariées de Beijing achetaient aujourd’hui des diamants.

Le porte parole d’Anglo, James Wyatt-Tilbey, a confirmé : «  Les diamants sont au cœur de notre stratégie et nous cherchions depuis un moment à augmenter notre holding. »

Des proches disent que Carroll souhaite rationaliser les coûts du siège, simplifier la chaîne de commande et dégraisser l’opération De Beers.

«  Au siège on estime que de toutes façons on avait la société sur les bras. Le projet est donc d’augmenter la rentabilité, de faire coter en bourse à moyen terme et de vendre au meilleur moment ».

Mais Wyatt-Tilbey prétend  qu’Anglo « n’a aucunement l’intention » de faire coter la De Beers. « Nous focalisons sur le développement de l’entreprise pour lui permettre de tirer profit du fait qu’elle fait partie d’Anglo et pour l’aider à utiliser tout le potentiel du marché du diamant en pleine évolution, à travers notre activité exceptionnelle en aval ».

Les profits de la De Beers ont atteint un pic de 45% à la fin des années 1970,puis sont redescendus à 14% en 1998. En 2000 ils atteignaient à nouveau 25% mais tombaient à 4% en 2009. Les profits actuels se situent aux alentours de 22%.

Capital Markets de la RBC estime que le prix de 5,1 milliards de dollars pour la De Beers est 30% inférieur à sa valeur. Selon eux la vente ne met pas en difficulté l’Anglo car elle dispose de 45 milliards en cash et de facilités d’emprunt à hauteur de 3,5 milliards.
Quelle direction pour l’empire Oppenheimer aujourd’hui?

La quatrième génération de la dynastie De Beers, Jonathan Oppenheimer, a vite compris les signes : les diamants creusaient un gouffre dans les fortunes de la famille.

Donc, il y a quatre ans environ, quand le prix des diamants a commencé à s’effondrer avec le début de la crise financière, Jonathan s’est mis à semer les graines de la prochaine grande entreprise familiale : une affaire africaine basé sur l’agriculture et les biens de consommation rapide.

A cette époque, l’Anglo-American, qui possédait 45% de la De Beers, a rejeté la suggestion de son père Nicky que Jonathan le remplace en tant que président du conseil d’administration de la société mère au Royaume uni lorsqu’il prendrait sa retraite.

Le club de réflexion familiale, Brenthurst Foundation, travaillait déjà dans le domaine du conseil et du développement des politiques publiques en Afrique et c’est sans doute à travers ses  échanges avec les différents gouvernements sur les meilleurs moyens de développer leur économie que la fondation a compris que les diamants seraient à terme un investissement sans avenir.

Fort de ce conseil, Jonathan a cherché à construire son propre empire, se servant comme circuit de E. Oppenheimer & Son Group, la branche des investissements et holdings familiaux.

«  Etant donné le nouvel objectif d’investir en Afrique, il y a une plus grande harmonie aujourd’hui entre la fondation et les intérêts de la famille sur le continent », dit Greg Mills, directeur de la fondation.

Bien qu’il y ait un cloisonnement nécessaire des activités d’une institution qui s’occupe de l’application des politiques publiques comme Brenthurst, nous partageons une même vision et des objectifs identiques : favoriser le développement, l’emploi et les entrepreneurs sur tout le continent. Ceci est particulièrement vrai au moment où la famille réoriente sa base d’investissements, des diamants vers une base plus diversifiée mais toujours focalisée sur l’Afrique.

L’idée est de rafler des participations considérables dans des sociétés privées en Afrique et d’être très actifs dans les CA et dans la définition des stratégies pour extraire la meilleure rentabilité à terme pour les actionnaires. Les secteurs visés sont l’agriculture, les biens de consommation, les médias, la santé et l’éducation avec l’objectif de tenir ces participations entre 5 et 10 ans.

«  Cette stratégie n’a rien à voir avec la De Beers. C’est une stratégie développée par Jonathan », a déclaré au Mail and Guardian cette semaine James Teeger, P-D G de E. Oppenheimer & Son. « Il sentait que le continent africain représentait une opportunité immense, surtout que nous possédons une grande connaissance du monde des affaires et des réseaux. »

Jonathan a deux équipes d’environ dix personnes, venues des secteurs du conseil, du contrôle de gestion et de la banque d’affaires, qui parcourent le continent à la recherche d’opportunités.

En 2006, le pôle investissements a enregistré sa première grande participation dans une société de lait en poudre au Nigeria et, en 2008, une société d’huile de palme et de caoutchouc implantée au Gabon, au Ghana et en Côte d’Ivoire qui a été revendue l’année dernière quand le prix de l’huile de palme était très attractif.

Mais le capital posait problème. « Nous voulons engager d’énormes sommes sur le continent. Mais notre approche n’est pas celle du big bang, surtout parce que nous ne disposons pas du capital nécessaire » dit Teeger.

Au plus haut de la crise financière les membres de la famille Oppenheimer discutaient déjà pour savoir s’il fallait oui ou non vendre leurs 40% à l’Anglo. Jonathan et E. Oppenheimer & Son devaient donc trouver le moyen d’accélérer leurs ambitions africaines.

Au mois d’août cette année, quand le prix du diamant atteignait à nouveau des sommets après la crise financière, Jonathan a trouvé un partenaire, l’investisseur Temasek, soutenu par le gouvernement de Singapour, pour lancer le fonds d’investissement de 300 millions de dollars Tana Africa Capital Investment Fund.

L’objectif du fonds est d’acheter des participations de 25 à 50% dans des sociétés, en investissant de 40 à 50 millions par affaire. Pour l’instant Tana est à la recherche de cinq ou six sociétés dans les secteurs de l’agriculture et des biens de consommation, y compris des sociétés cotées et des sociétés sud-africaines qui se développent dans le reste de l’Afrique. « Nous cherchons activement des opportunités dans les grandes économies comme le Nigeria, l’Egypte, le Ghana et le Kenya », dit Teeger. «  Si on considère la démographie de l’Afrique les biens de consommation et l’agriculture sont les nouveaux diamants ».

Dans le secteur des biens de consommation, Tana Africa Capital se concentrera sur les sociétés bien placées pour répondre aux besoins en consommation de la population de l’Afrique qui est  jeune, dynamique et en augmentation. Le fonds investira dans toute la chaîne de valorisation agricole, depuis les fournitures agricoles jusqu’aux opportunités en aval dans la transformation, le stockage et la logistique. Étant donnée la population de l’Afrique -un milliard et en constante augmentation-, Jonathan est persuadé que l’investissement bénéficiera du fait que les économies sont en expansion avec l’apparition d’une classe moyenne au revenu disponible grandissant.

Bien que les deux parties aient initialement investi les mêmes sommes, la famille Oppenheimer investira en Afrique la majeure partie des 5,1 milliards qu’elle tirera de la vente des 40% de la De Beers à l’Anglo. « Cet accord est intervenu trop vite par rapport à un grand plan d’ensemble. Dans les mois à venir nous nous concentrerons sur un nouveau plan d’investissement » dit Teeger.

Un accord est déjà à prévoir d’ici deux mois. «  Nous travaillons à une transaction spécifique que nous négocions depuis trois ou quatre mois » dit Teeger. «  Nous sommes une société privée. Il n’y aura donc pas d’annonce publique. C’est ainsi que la famille aime faire ses affaires—avec calme et discrétion ».

En Afrique du Sud E. Oppenheimer & Son possède le fonds Stockdale Street Capital qui se concentre sur l’investissement dans les sociétés de taille moyenne en Afrique du Sud à l’exclusion des ressources naturelles et de l’immobilier. Nicky n’interviendra pas dans cette nouvelle initiative.

« Jonathan sera aux commandes. Nicky espère que de temps en temps on le consultera. Il est humble mais il est de bon conseil pour les investissements » selon Teeger.

SHARDA NAIDOO
Mail & Guardian 11/11/2011 Johannesburg
http://mg.co.za/article/2011-11-11-de-beers-no-longer-jewel-in-crown

traduction de JP et W Richard.

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