Nov 212011
 

Décrivant l’état actuel de la Commission nationale de Planification, l’un de ses hommes clé, Cyril Ramaphosa a évoqué tout un nœud de problèmes, dont une infrastructure qui se délabre, une corruption qui s’étend, un manque de savoir-faire et de compétences d’ordre administratif et les faiblesses du système national d’éducation. Bon, maintenant, on sait !

J. BROOKS SPECTOR.

Photo: REUTERS

Il est idiot de sous-estimer Cyril Ramaphosa, ou son travail. Il s’est fait d’abord remarquer en tant que militant de la SASO [South African Students’ Organisation]à l’Université du Nord, comme cela s’appelait à l’époque,  dans les meetings de la Black People’s Convention et les rassemblements en faveur du FRELIMO. Cela lui a valu de connaître la prison et il en a profité pour entamer des études de Droit, ce qui l’a conduit au Syndicat national des Mineurs (NUM) où, avec d’autres, il a su tenir tête aux durs du patronat des mines. Après quoi, il a dirigé la délégation de l’ANC lors des négociations face au représentant du Parti national de l’époque, Roelf Meyer, pour la percée décisive.

Quand Thabo Mbeki lui a damé le pion pour la succession de Nelson Mandela à la tête de l’ANC et du pays, Ramaphosa a de nouveau changé de cap, pour devenir l’un des chefs d’entreprise les plus performants d’Afrique du Sud, d’abord à travers le groupe d’investissement Nail qui bénéficiait du soutien du gouvernement, puis à travers Shanduka, son propre canal d’investissements. Dans un portrait admiratif, voici ce qu’écrivait de lui The Economist après l’acquisition par Ramaphosa de la franchise de McDonald, cette chaîne de fast food qu’on trouve partout :

« … [Ramaphosa] est devenu l’un des hommes les plus riches d’Afrique du Sud et son nom circule encore quand on parle du futur président de la République. Le voilà qui représente McDonald dans la première économie du continent africain. Lui qui a dit un jour que son plat préféré, c’était du poisson accompagné d’une salade, il va posséder et diriger toutes les opérations du géant américain du hamburger en Afrique du Sud, y compris ses 132 établissements. Il en a acquis la franchise pour 20 ans et a été mandaté pour « mettre le turbo » dans le sens de la croissance du groupe.»…

Avec son impressionnant carnet d’adresses, ses talents de négociateur et son charme, il s’est aussitôt senti comme un poisson dans l’eau. Il a été l’un des premiers à tirer profit de la politique de l’ANC en faveur des entrepreneurs noirs (BEE, Black Economic Empowerment) et s’est bâti un empire dans les secteurs minier, énergétique et immobilier, ainsi que dans les assurances et les télécommunications. Avec des investissements estimés à 1 550 000 000 rands ($224 millions), il est entré dans le club des 31 Sud-Africains milliardaires (en rands). Il est marié à la sœur de Patrice Motsepe, autre nabab de la BEE et premier Sud-Africain noir à être milliardaire en dollars. »

Après avoir souligné la diversité des conseils d’administration dont il est président ou membre (non sans évaluer ses investissements à beaucoup plus que The Economist), le magazine Forbes expliquait :

« Il a créé le Groupe Shanduka, un important holding dont le propriétaire et les dirigeants sont des noirs et qui investit aussi bien dans le secteur des ressources naturelles, de l’immobilier, de l’énergie, que dans les boissons et les télécommunications. Cette compagnie, dont la famille Ramaphosa  est l’actionnaire majoritaire, aurait aujourd’hui investi à la hauteur d’un millard de dollars. »

En chantant les louanges de Ramaphosa, pour ses talents de businessman et la place qu’il occupe dans le monde des affaires, il y a une chose que ces deux publications ont soigneusement évité de dire : c’est qu’il est également le vice-président de la Commission nationale de Planification, dont il soutient le président, le redoutable ministre rattaché directement à la Présidence, Trevor Manuel.

C’est un oubli de taille car si cet investissement (en temps et en capital intellectuel, de la part de Ramaphosa) donne le résultat escompté, l’homme aura eu un impact significatif sur la future réussite du pays. Et en attelant ainsi Ramaphosa à Trevor Manuel (sans oublier le patron minier et homme d’affaires Bobby Godsell, ni une douzaine d’autres personnes) pour mener cette opération à bien, l’Afrique du Sud se donne peut-être la meilleure chance de devenir un pays vraiment compétitif, pour de longues années. La concurrence s’accroît et le temps est peut-être compté.

Et donc, vendredi dernier, lors d’un petit-déjeuner de la Chambre de Commerce des Etats-Unis d’Amérique, on a vu Ramaphosa expliquer à des patrons sud-africains et à des dirigeants locaux d’entreprises étrangères où en était la planification. Cet exposé venait après une année de réflexion préliminaire et d’analyses de plus en plus détaillées et juste après « le bœuf » de la Commission de Planification ouvert sur Internet, qui avait attiré une dizaine de milliers de participants aux débats en ligne.

Devant son auditoire Ramaphosa a montré sa connaissance approfondie du sujet ainsi qu’un habile sens de l’humour. Sur le premier écran de sa présentation sur PowerPoint on voyait trois mains qui se touchaient, image du processus de planification, comme pour annoncer : « Nous travaillons tous ensemble ! » Faisant remarquer que la main du haut était blanche, Ramaphosa a dit que parmi ceux qui critiquaient la Commission certains en avaient tiré un message pas si subliminal que cela quant à savoir qui était le chef dans cette affaire, avant d’expliquer aux participants qu’un employé de la Commission avait déjà travaillé sur ce visuel à l’aide de PhotoShop pour les futures présentations afin que les trois mains aient la même teinte chocolat. Ce « mélangé» est-il la version chic de la nation arc-en-ciel ?

Selon Ramaphosa, la nécessité de la planification va de soi. Faute d’améliorer sa compétitivité, l’Afrique du Sud risque de disparaître du tableau, après des résultats économiques jusque-là impressionnants, depuis le début des années 90. Au cours de la même période, des progrès significatifs ont été effectués dans le domaine social, mais si le pays n’améliore pas ses efforts de redistribution et ses mesures de justice sociale et économique, ce sera la faillite de la promesse faite à tous les citoyens d’améliorer leur vie et un risque accru d’instabilité sociale. Ces idées n’ont rien d’exceptionnel. Qui a envie de vivre dans un Etat en situation d’échec économique et dont le coefficient de Gini, qui mesure l’inégalité dans la distribution des revenus, est pire que celui du Brésil ?

Le plus parlant dans la présentation qu’a faite Ramaphosa de la tâche de la Commission de Planification, c’est peut-être quand il a essayé de personnaliser ce défi national, ainsi que les solutions possibles. Décrivant l’état actuel de la Commission, il a évoqué tout un nœud de problèmes, dont une infrastructure qui se délabre, une corruption qui s’étend, un manque de savoir-faire et de compétences d’ordre administratif, ainsi que des faiblesses dans le système national d’éducation, une économie trop dépendante de l’extraction de ressources par opposition à des activités riches en valeur ajoutée, le fait que les lieux de vie et les bassins d’emploi ne coïncident pas et le mauvais taux de personnes ayant un emploi par rapport à ceux qui bénéficient du système d’allocations. Rien que pour commencer…

Tous ces problèmes sont importants –et liés entre eux-, mais Ramaphosa et son équipe semblent avoir choisi de voir dans l’échec du système éducatif la clé de tout, et ils pourraient bien avoir raison. Le système éducatif est un échec pour les gens, mais beaucoup de gens échouent également au sein de ce système.

Pour bien se faire comprendre sur ce point, Ramaphosa a présenté un exemple éloquent de cette lente catastrophe en la personne d’une jeune femme nommée Thandi Nene, qui vit à la campagne. Nene est tristement représentative de la jeunesse sud-africaine en ce qu’elle n’a que 13% de chances d’obtenir un diplôme de fins d’études secondaires et encore moins d’avoir une bourse universitaire.

Et, au fil des ans, Nene aura de moins en moins de possibilités. Elle aura du mal à trouver un emploi permanent pour un salaire décent ; il est de moins en moins probable qu’elle aura accès au type de soins qui peuvent l’aider de manière cohérente lorsqu’elle (ou des membres de sa famille) seront touchés par des maladies telles que le sida ou la tuberculose. ; et il est presque sûr qu’elle sera incapable de se nourrir correctement, d’accéder à un logement correct, d’avoir accès à de l’eau courante potable et à tout ce qui contribue par ailleurs à un niveau de vie acceptable. Enfin, il est presque certain qu’elle ne connaîtra pas une longue vieillesse, entourée de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Parmi toutes les variables, l’éducation est le facteur clé pour sortir Nene de cette impasse.

L’une des premières posées à la fin par l’assistance visait à savoir pourquoi la Commission n’avait pas davantage mis l’accent sur les mécanismes de création d’emplois et sur le développement de l’esprit de création d’entreprise. Ramaphosa a répondu que l’une des recommandations tirées du débat sur Internet portait sur la création d’un fonds souverain destiné à investir dans des industries de croissance choisies par le gouvernement. Et c’est là qu’il y a peut-être un problème dans la façon dont la Commission voit les choses. Jusqu’à présent le plan semble très prolixe sur ce que fera le gouvernement pour aider les citoyens, et moins sur ce qu’il fera pour favoriser les conditions de création de nouveaux emplois, l’acquisition de nouvelles compétences et la fusion de ces compétences et de ces emplois pour la prochaine vague d’industries de croissance. Comme le dit lui-même le site de la Commission :

« L’absence d’un plan cohérent à long terme a réduit notre capacité à mettre en place des politiques claires et cohérentes, comme elle a limité notre capacité à mobiliser toute la société au service de nos objectifs de développement.  Elle a entravé nos efforts visant à établir des priorités dans l’allocation des ressources et à mettre en œuvre les objectifs et les priorités du gouvernement. En outre, des faiblesses dans la coordination de l’action gouvernementale ont conduit à des incohérences dans les choix et, à plusieurs reprises, à de piètres résultats dans les services rendus. »

Dans son approche des choses, la Commission semble profondément respectueuse de l’impressionnante réputation des performances du Japon, des pays qu’on appelait alors les Petits Dragons asiatiques (Singapour, la Corée, Hong-Kong et Taiwan), et plus récemment de la Chine, tous pays où le gouvernement a essayé de repérer les futurs gagnants et de modeler en fonction de ces choix la trajectoire de croissance économique. A l’arrière-plan, il semble aussi que la Commission nationale de Planification tende à suivre la tradition des plans quinquennaux, durables et centralisés, de l’ancienne Union soviétique, de la Chine ou même de l’Inde, ces pays où le gouvernement essaie de contrôler, puis de recueillir les sommes nécessaires à l’économie pour qu’elle génère une croissance d’un montant prédéterminé ; bref, où le modèle ressources injectées – production fournie compte plus que les signaux émis par les marchés.

Mais trop souvent ces plans quinquennaux avaient pour objet la production de tant de millions de tonnes de fonte, ou tant de charbon et de coke en plus, quels qu’en soient le coût ou l’utilité, au lieu d’avoir une économie visant déjà plus loin que les technologies et les secteurs d’activités courants. (Bien que ces opérations commandées aient également produit, il faut le reconnaître, le Projet Manhattan pendant la Seconde Guerre mondiale et les programmes Mercury, Gemini et Apollo de la Nasa pour aller sur la lune. En attendant, les expériences menées sur notre globe terrestre au cours des trois dernières années peuvent aisément étayer la thèse selon laquelle le dirigisme en économie a son rôle à jouer à la place du « Far West » économique et financier.)

Le respect international vis-à-vis du modèle asiatique n’a que trop souvent fait oublier qu’il y avait aussi de vraies erreurs de jugement. L’histoire économique du Japon montre que le gouvernement japonais n’a pas lui non plus soutenu des nouvelles technologies cruciales ou des secteurs industriels en expansion. On se souvient de son hostilité initiale au transistor et à la compagnie d’Akio Morita alors à ses débuts, Sony, et de son refus de soutenir par une injection cruciale de capital l’entrée de Honda sur le marché du 4×4, au motif qu’il n’y avait de place dans le secteur que pour les firmes Toyota, Datsun, Isuzu et Suzuki. Le chef d’entreprise Suehiro Honda devait se limiter aux belles motos que sa compagnie fabriquait déjà, au lieu de s’intéresser aux superbes voitures qu’elle pourrait fabriquer à l’avenir. On a ici la version moderne du soutien aux fabricants de fouets de fiacre plutôt qu’à l’automobile, au nom du maintien de l’emploi.

Au centre des commentaires de Ramaphosa se retrouve néanmoins l’idée que le cœur de l’affaire est un manque de volonté, jusqu’à présent, de la part du gouvernement pour favoriser le développement d’une économie centrée sur l’innovation et d’une administration publique non corrompue. Quand le gouvernement dit qu’il va allouer les ressources nécessaires à la mise en place d’un système éducatif adapté aux besoins du XXIe siècle, encore faudrait-il qu’il le fasse. Tel est le défi : il y a des politiques à mettre en œuvre pour répondre aux besoins de la société qu’il souhaite créer, en vue de la prospérité bien partagée à laquelle il désire parvenir.

Visiblement la présentation de Ramaphosa n’a pas laissé l’auditoire indifférent, vu le nombre de personnes qui ont demandé comment elles pourraient participer et apporter leur aide. En annonçant que le président de la Commission, Trevor Manuel, dévoilerait un rapport intermédiaire le 11 novembre 2011 à 11heures 11minutes 11secondes, Ramaphosa s’est assuré qu’on s’intéresserait au contenu et que ce rapport susciterait, comme on l’espère, de nombreux débats. Et après, des mesures. Il n’y a pas de temps à perdre.

À lire aussi

  • le site web de la Commission nationale de Planification
  • l’empire économique de Cyril Ramaphosa, The Economist
  • Matamela Cyril Ramaphosa sur wiki
  • Ramaphosa, Godsell parlant de la Commission nationale de Planification, The Mail and Guardian
  • Ramaphosa établissant des parallèles entre l’élaboration de la Constitution et la Commission natioanle de Planification, Polity.org.za.website
  • Cyril Matamela Ramaphosa, Commission nationale de Planification : vice-président, GIBS website
  • Les plans quinquennauxsur wiki
  • Liste des membres de la Commission nationale de Planification, Bua website

Daily Maverick 10/10/2011 : http://dailymaverick.co.za/article/2011-10-10-ramaphosa-merchant-of-hope-faces-a-difficult-selling-job

traduction de JP et W Richard.

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