Feb 072012
 

Free rein Rastas à Tafelsig, Mitchells Plain, veulent s'unir pour lutter contre le «système». (David Harrison, M & G)

Le groove du groupe de reggae Horry Quagga pulse en ce dimanche après-midi à Wesbank, une township proche de Delft, au nord-est de la ville du Cap.

Sur scène Barry Korana fait claquer dans le micro une série de bruits provenant de sa bouche et les plumes ornant sa couronne en peau de bête frémissent au rythme des coups de guitare. La combinaison du son reggae, des acrobaties vocales et des colonnes de fumée de marijuana donne une touche irréelle au spectacle.

Une fois le set terminé, Korana se confie : « Nos chansons parlent de nous, du peuple Khoisan, les aborigènes de ce pays, et de ce qui nous est réellement arrivé ».

« Elles racontent le manque de respect que nous subissons de la part des autres races, comment on nous a volé nos terres et comment nous devons nous élever de la condition dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui – la drogue chez certains jeunes, l’alcoolisme,  le chômage, le manque de perspectives d’avenir pour les nôtres – ainsi que le besoin de s’unifier pour combattre le système. »

Korana s’adresse au Mail & Guardian depuis l’un de ces omniprésents terrains vagues à la pelouse pelée et jonchée de tessons, qui font aussi office de terrains de jeux dans les ghettos du Cap.

Sur la scène derrière lui, un « selecta », ou DJ, enchaîne les morceaux de dancehall au grand plaisir des quelque 400 personnes réunies pour un de ces concerts « One Love » organisés chaque année par les différentes communautés Rastas.

Mis à part le nettoyage et l’effritement méthodique – et perpétuel – de marijuana, qui est alors bourrée dans des douilles en entonnoir, appelées « calices », afin d’être consommée, ce rassemblement ressemble à n’importe quelle fête du voisinage le dimanche après-midi.

Les gens vont et viennent d’un groupe à l’autre, riant, devisant. Des mères Rasta qui ont des foulards autour des cheveux s’occupent d’enfants en bas âge, tout en se mettant à jour sur les derniers potins, autour d’un thé et de sandwiches. Des dreadlocks fendent les airs telles d’éphémères queues de paon alors que jeunes et vieux se lâchent au rythme des beats et au son des basses.

« Une persécution ciblée »

Selon Judah Bush (alias Winston Scheepers), un DJ de Bush Radio, qui anime une émission hebdomadaire parlant de reggae mais aussi de tout ce qui concerne le Rastafarisme, la communauté Rasta du Cap a été « poussée par une persécution ciblée » à produire elle-même les divertissements et autres événements culturels devant répondre aux besoins de son peuple. « Nous ne possédons réellement ni boîtes de nuits, ni coffee-shops, ni restaurants – des lieux que nous puissions nous approprier et aussi gérer – parce que la police est constamment à faire des descentes pour la marijuana, à nous harceler ou à réclamer des pots-de-vin », nous dit-il.

Les Rastas ont réagi de manière créative : des sessions de dancehall, connues aussi sous le nom de dubs, ont germé dans plusieurs des bondonvilles dont Le Cap est truffé.

Depuis les concerts ponctuels donnés dans les salles communales de Tafelsig aux événements réguliers organisés dans le quartier sauvage Marcus Garvey de Philippi, en passant par les sessions du jeudi soir dans une cabane de Hangberg transformée en club, le Red Lion, avec sa vue panoramique sur le port de Hout Bay, les bidonvilles de la cité bougent au rythme de gros sons de basse.

Papa Sam (51 ans) a démarré son propre « dub session » dans un appentis de Eerste River où il assure l’ambiance pour des auditoires en demande de « reggae roots avec une conscience, parce que tant de morceaux de dancehall moderne ne parlent que de sexe et sont offensants pour les femmes », dit-il.

Une partie de la première génération de Rastas du Cap –Papa Sam, I-Man-Taxi et King Tubby — sont autant de « selectas » passant pour avoir contribué à la diffusion du Rastafarisme au travers du reggae qu’ils jouaient au début des années 80.

Sur les débuts du Rastafarisme au Cap, Papa Sam déclare : « Il y avait peu de Rastas, et  même peu de livres sur le sujet, à cause de l’apartheid. Mais il y avait la musique, et les paroles émanaient d’une conscience suprême. »

« À l’époque je n’étais personne, mais je suis devenu quelqu’un grâce à la musique et à son message, le message politique porté par Bob Marley et Peter Tosh : la musique nous enseignait ce qu’être Africains, ce qu’être fiers et nous battre pour nos droits signifiait », nous dit Sam après son tour aux platines à Eerste River.

Ce point de vue est partagé par Trevor Ebden (48 ans) qui est devenu Rasta en 1981 alors qu’il était de plus en plus politisé et actif dans la lutte anti-apartheid. Ebden, qui a été matelot, indique que ses voyages et ceux des autres « dans des endroits comme New York nous ont permis d’acheter des 33 tours de reggae, que nous repiquions pour faire des mix-tapes destinés aux Frères et aux DJs qui contribuaient à la diffusion du message Rasta au commencement ».

Bien qu’il n’y ait pratiquement pas de chiffres disponibles à ce sujet, nombreux sont ceux dans la communauté Rasta qui considèrent que la ville traverse une période significative d’ «envol» — de plus en plus de gens, en particulier les soi-disant « coloureds » (métis), optent pour le Rastafarisme.

La jeune génération se lève / s’élève

Ras Reuben Tafari, membre du Cercle des Anciens, qui réunit une trentaine des vieux chefs Rastas de tout Le Cap afin de tenter d’aplanir les différends intra-communautaires (il y en a plusieurs) et d’éduquer « la jeune génération qui s’élève », dit : « Il y a dix ans, je descendais Long Street et cognais les poings [le salut Rasta] avec peut-être un Frère tout au mieux, alors qu’aujourd’hui tu ne peux pas faire 100 mètres sans rencontrer un Rastaman ».

Mais, ajoute-t-il, l’« élévation » amène son lot de problèmes ; le fait que la jeune génération pense avoir carte blanche pour « fumer de la ganja et avoir la cool attitude » n’est pas l’un des moindres.

« Le Rastafarisme, ce n’est pas juste avoir la cool attitude. Avec le Cercle des Anciens, nous essayons d’enseigner aux jeunes hommes ce que cela signifie vraiment », dit Tafari, ajoutant qu’être Rasta implique de comprendre la philosophie politique panafricaniste de Marcus Garvey ainsi que les principes religieux de l’Ancien Testament.

Plusieurs hypothèses circulent pour tenter d’expliquer cet « envol ».

Selon Ebden, il s’agit de l’accomplissement des prophéties politiques Rastas : « Les marchés s’écroulent et la révolution – la révolution pacifique Rasta — est en marche. La chute du système économique a été prophétisée par Marcus Garvey, Bob Marley et Peter Tosh. Une nouvelle ère commence, c’est la raison pour laquelle les gens se tournent vers le Rastafarisme », nous dit-il.

Bush suggère que nous sommes aussi en présence d’un mouvement de croissance générationnel du fait que les Rastas de la première génération des années 80 – 90 (parfois appelés les « water Rastas ») mûrissent, se marient et « mettent au monde des Rastas pure souche ».

Il y a aussi des raisons intrinsèques à la ville du Cap. De nombreuses personnes –des jeunes comme des vieux– pensent que cela offre aux jeunes du ghetto une alternative à la criminalité, eux qui sont marginalisés, peu éduqués et ne parviennent pas à s’imaginer un avenir. La nature anti-système et alternative du mode de vie Rasta s’accommode bien de leurs désillusions.

Selon Kurt Orderson, 29 ans, réalisateur de films, également connu sous le nom de Ras Azania, le fait d’associer les philosophies Rasta et pro-Black « fournit un terreau politique et révolutionnaire à partir duquel on peut s’interroger sur le statu quo post-1994 et envoyer un message à l’establishment pour dire que la lutte continue. Si vous êtes issu des couches populaires, pauvre ou chômeur au Cap, le Rastafarisme fera entendre votre cause », dit-il.

Le dénigrement

Les universitaires ont établi des corrélations directes entre le dénigrement de certaines communautés à la Jamaïque et leur adoption du Rastafarisme. Des tendances similaires peuvent être observées au Cap.

Selon William Ellis, du département d’Anthropologie et de Sociologie à l’université du Cap occidental (Western Cape), « bien qu’il n’y ait pas de réelles preuves que la communauté métis ait été sciemment plus dénigrée que d’autres groupes ethniques au Cap, les membres de cette communauté ont un fort sentiment de marginalisation ».

Ellis, ainsi que d’autres Rastas, estiment que cela pourrait expliquer la forte et récente augmentation du nombre d’adeptes du Rastafarisme – surtout le mouvement plus récent qui contient des éléments de politique identitaire Khoisan.

Selon Ellis, dont la recherche porte notamment sur l’identité, les politiques culturelles et le droit du sol,  « la notion de khoisanité constitue une identité clé que les soi-disant ‘coloureds’ peuvent s’approprier ».

Ras Azania, Judah Bush et d’autres encore disent tous qu’il existe une nouvelle identité Rastafari qui réunit les notions de métissage et d’appartenance à l’ethnie Khoisan.

À en croire des habitants du Cap, qu’ils soient ou non issus de la communauté Rasta, ce mouvement s’est développé, surtout après la Déclaration des Nations unies sur les Droits des peuples autochtones de 2007, qui reconnaissait les Khoisan comme étant le peuple aborigène d’Afrique du Sud.

Une reconnaissance officielle

Le gouvernement sud-africain cherche à accroître la reconnaissance statutaire des communautés Khoisan ainsi qu’à mettre en place des structures de gouvernance comme l’Assemblée des Chefs Traditionnels, alors qu’au niveau national un projet de loi sur les Affaires Traditionnelles était déjà en lecture en septembre 2011.

Selon Korana, qui vient de Hangberg, « le Boesman a inventé le tambour, donc le Boesman était un Nyabingi… Nous constituons le peuple originel de ce pays, et pour nous libérer en tant que peuple, nous devons reprendre ce qui nous a été volé : notre identité et notre terre ».

Ellis précise que lorsque la khoisanité est perçue comme étant une « identité authentique » et reliée aux « sentiments de marginalisation existant chez les métis » dans cette Afrique du Sud démocratique, le concept peut être « mal interprété » et favoriser le développement d’un « nationalisme métis » — anathème d’une approche africaniste du Rastafarisme.

« De nombreux Rastas se tournent vers le mouvement Khoisan et, bien qu’il soit positif d’accepter ses racines, il ne faut pas que cette philosophie prévale sur le Rastafarisme parce que cela engendre l’apparition d’un nouveau genre de tribalisme », affirme Ebden.

Selon de nombreux Rastas, cela nourrit certaines divisions existant au sein de la communauté. Même si, de manière générale, un sentiment d’harmonie raciale règne parmi les communautés Rastas du Cap, il existe des sujets d’irritation apparemment futiles.

La femme de Judah Bush, Renecia Scheepers (33 ans), qui donne des conseils de médecine et d’alimentation naturelle sur Bush Radio – comment, par exemple, récupérer et utiliser le jus d’aloès pour façonner ses dreadlocks – confie qu’il lui est arrivé de vivre la ségrégation sur la piste de danse : « Personnellement, il m’est parfois arrivé de voir les Sœurs noires ne pas se mélanger aux Sœurs métisses [sur la piste de danse], qui elles-mêmes ne se mélangeaient pas aux Sœurs blanches, mais peut-être cela est-il dû aussi à la barrière de la langue ».

Selon Judah Bush, « les Rastas du Cap sont sans aucun doute les plus fondamentalistes et les plus divisés du monde. Quand des Rastas d’autres pays viennent ici, ils sont surpris par notre manque de flexibilité, surtout par rapport à des choses bêtes comme l’opposition entre les ‘mélangeurs’ et les ‘purs’ ».

L’opposition mélangeurs/purs existe partout dans la ville. Elle provient de ce que les Rastas qui fument de la marijuana sans tabac se dissocient de ceux qui la mélangent au tabac. Apparemment, c’est là quelque chose de très important.

Selon Ebden, « chacun fait comme il l’entend quand il s’agit de fumer de la ganja, mais moi je préfère fumer pur. Quand je fume pur, ça m’amène à un plus haut niveau de méditation, je vois les choses sur lesquelles je médite et cela m’amène à percevoir les vraies questions. Avant je fumais mélangé, mais cela me rendait hébété, fatigué et des fois je me sentais sale », nous dit-il.

Les « fumeurs purs » comme Ebden disent qu’il vaut mieux procéder ainsi pour des raisons de santé.

Mais il existe aussi des divisions entre différentes sectes comme les Bobo Ashanti, les Douze Tribus et les Nyabingi.

Des tensions raciales existent bel et bien dans cet univers – malgré les dénégations – et Ellis redoute qu’un « nationalisme métis émergeant » aggrave les divisions entre métis et noirs, ce qui serait comme un décalque de l’apartheid.

On observe également une tension évidente entre les courants radicaux et conservateurs au sein de « l’élévation » que vit la ville du Cap.

Les manifestations les plus évidentes de ces tensions sont apparues lorsque, plus tôt dans l’année, des Rastas ont investi des terrains vagues à Tafelsig, et aussi lors de la Bataille de Hangberg qui a vu les résidents de la colonie sauvage surplombant Hout Bay se mobiliser pour résister contre l’expulsion programmée par la municipalité locale.

Les résidents, dont nombre d’entre eux sont Rastas et revendiquent des ascendances Khoisan, ont affronté à mains nues les balles en caoutchouc et les gaz lacrymogènes de la police.

Junaid Said, aussi connu sous le nom de Naftali, a été en première ligne lors de cette lutte et déclare : « L’endroit où je vis –ce bout de terre-ci– est mon destin ».

Pour Naftali, Sentinel Hill, connu également sous le nom de ‘Mont Horryquagga’, représente un « symbole de spiritualité pour le peuple Khoisan et doit être défendu, autrement il sera volé par la municipalité et par les blancs fortunés qui veulent construire des logements à cet emplacement et y vivre ».

Les balles policières reçues pendant la résistance ne sont qu’un exemple parmi d’autres du régime de violence, d’intimidation et de harcèlement auquel sont soumis les Rastas du Cap. Beaucoup avouent se faire constamment interpeller et fouiller par la police en quête de stupéfiants. Des écoliers se disent persécutés par des enseignants dans l’enceinte scolaire à cause de leurs dreadlocks – le rectorat du Cap occidental a dû faire face à de nombreux recours en justice pour avoir exclu des enfants Rasta des écoles locales ou en avoir obligé à couper leurs dreadlocks.

Le mois dernier, cinq gardiens de prison Rastafari, licenciés de celle de Pollsmoor en 2007 pour port de dreadlocks, ont gagné en appel aux prud’hommes, où leur licenciement a été qualifié d’abusif.

« Les gens nous perçoivent comme étant paresseux et sales », dit Judah Bush, « et nous, en tant que Rastas progressistes, nous voudrions changer ça – nous devons prouver à la société que nous pouvons aussi devenir des cinéastes, des comptables et des professeurs ».

Orderson affirme que du sang a coulé à cause de la persécution et de l’intolérance. Son court-métrage, David contre Goliath, traitait du meurtre de Ras Champion, un ancien de la communauté Rasta, qui apparemment était en train de défendre une crèche dans le bidonville Marcus Garvey de Philippi quand il a été « abattu à bout portant par la police lors d’une opération anti-drogue ».

Malgré tous ces malheurs, les dubs fleurissent comme autant de glorieuses roses Rastas dans la boue et la crasse des bidonvilles.

Faisant résonner jusqu’au petit matin, et pratiquement tous les jours de la semaine, des sons allant du reggae roots au dub-step, ces dubs ils sont un refuge et offrent une catharsis, pas seulement à la mouvance Rasta, mais à tous les marginalisés.

Les trois sectes principales

Il existe plusieurs « ordres » ou sectes au sein du mouvement Rastafari, parmi lesquelles les Bobo Ashanti, les Nyabingi et les Douze Tribus d’Israël.

Les Bobo Ashanti ont été créés en 1958, à la Jamaïque, par Emmanuel Charles Edwards. Edwards passe pour être la réincarnation de Jésus Christ. Les fidèles croient à la suprématie de la race noire et prônent le rapatriement de tous les noirs en Afrique. De longs pagnes gracieux et des turbans font partie de leur tenue vestimentaire traditionnelle.

Les Douze Tribus d’Israël ont été formées par le prophète Gad. Les fidèles pensent que Hailé Sélassié est le descendant direct des rois David et Salomon. En se basant sur les douze fils de Jacob, un membre de la tribu adopte le nom du fils de Jacob qui correspond à son mois de naissance.

L’ordre Nyabingi dérive d’un culte de possession du 18e siècle dans ce qui est aujourd’hui l’Ouganda et le Rwanda. Le mot « Nyabingi » signifie « victoire noire » et sa musique (en particulier les tambours) est une musique spirituelle Rasta, à côté du reggae.

À lire aussi sur le sujet :

Source : Mail & Guardian du 14/10/2011 par Niren Tolsi http://mg.co.za/article/2011-10-14-the-rise-and-of-rastafari

Traduction Yan Richard.

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